« Les politiques de relance budgétaire ou monétaire sont usées jusqu’à la corde » - 07.03.2011
07.03.2011 - Source : Les Echos.
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Les Echos : Hausse du cours du pétrole, des prix des matières premières agricoles... Considérez-vous qu’il existe un risque inflationniste ? Jean-Charles Naouri : A court terme, sans doute, mais pas dans la durée. La bulle inflationniste que nous vivons est venue se greffer sur une tendance de long terme déflationniste. Cette bulle est entretenue par la montée du pétrole, du fait notamment des risques géopolitiques au Proche et Moyen-Orient. Elle est aussi liée à la hausse des prix des matières premières. Mais celle-ci est moins alimentée par la demande des grands pays émergents, comme l’Inde ou la Chine, que par la politique monétaire très accommodante (le fameux « quantitative easing » - QE2) qui inonde de liquidités le monde entier. |
Les liquidités sont recyclées par les « hedge funds » vers les matières premières et sont ainsi à l’origine d’une partie de l’inflation actuelle. Cette politique n’est pas sans danger. On commence d’ailleurs à entendre, y compris outre-Atlantique, de plus en plus de voix qui la remettent en cause. Le QE2 a certes marginalement relancé la consommation et la production aux Etats-Unis, mais son ratio d’efficacité est faible. En tout cas, dès que le gouvernement américain y aura mis fin, une grande partie de la bulle inflationniste se dégonflera.
A contrario, les facteurs déflationnistes structurels subsistent : fort endettement des pays développés, indice élevé du chômage, excès des capacités de production etc. Enfin, les banques centrales, notamment la BCE, sont aujourd’hui très déterminées à casser tout rebond inflationniste.
Craignez-vous que ce dégonflement provoque une nouvelle crise ?
La sortie d’une politique monétaire aussi accommodante ne peut être que périlleuse. Comment réduire des déficits aussi massifs sans dégâts collatéraux ? Cela reste un point d’interrogation car la fuite en avant des Etats-Unis est une première mondiale. L’Europe a été beaucoup plus prudente et a conduit une politique monétaire plus sage.
Une chose est sûre cependant, si le retour des Etats-Unis à une politique plus orthodoxe n’est pas bien maîtrisé, c’est l’ensemble du monde qui en subira les conséquences.
Dans ce contexte, la situation économique de l’Europe vous inquiète-t-elle ?
Je ne crois pas qu’il y ait un risque de décroissance dans nos pays. Mais nous sommes à l’évidence entrés pour longtemps dans une période de croissance faible et la question essentielle est l’acceptabilité politique de cette croissance faible sur une longue période. Alors que les économies émergentes croissent à un rythme de 5 à 7 % par an, la croissance de la zone euro est attendue à moins de 1,5 % en 2011.
Et ce ne sont pas les tentatives de relance budgétaire ou monétaire qui permettront de sortir de cette situation. Bien au contraire. Ces dispositifs sont usés jusqu’à la corde. Les exemples européens et japonais le montrent. En fait, la situation budgétaire des Etats agit comme une chape de plomb sur l’activité. Lorsque les déficits publics atteignent de tels montants, chaque euro investi par l’Etat détruit de la valeur au lieu d’en créer. Au final, la crise financière aura précipité la fin du keynésianisme.
De quelles armes disposons-nous alors pour dynamiser nos économies ?
Je crois que nous n’avons plus d’autre choix que de résorber nos déficits en réduisant nos dépenses et en augmentant les impôts, afin de retrouver des marges de manoeuvre. Il y a urgence à le faire car, en attendant, la dette, elle, continue d’augmenter. Ce qui signifie que l’essentiel de l’effort budgétaire reste à faire.
Dans un tel contexte, vos objectifs de croissance de l’activité de 10 % par an d’ici à 2013 ne sont-ils pas trop ambitieux ?
Absolument pas. Le Groupe s’est profondément transformé depuis cinq ans et nous voulons accélérer cette transformation. Nous tablons désormais sur une croissance de 15 % par an dans les pays dits émergents - ils ont en réalité émergé -et de 5 % en France.
En 2005, nous réalisions moins de 15 % de notre chiffre d’affaires dans les pays émergents. Ce sera environ 45 % en 2011. Savez-vous que nous sommes aujourd’hui le premier employeur privé au Brésil ?
Mais les événements en cours dans les pays arabes ne montrent-ils pas qu’il y a un risque politique élevé à se développer dans les pays émergents ?
C’est vrai, et on a eu tendance à collectivement l’oublier récemment. Il faut en tenir compte. C’est ce que nous faisons d’ailleurs dans les pays où le risque politique est le plus fort en intervenant plutôt en tant que franchiseur de nos enseignes que comme investisseur.
Mais nous ne nourrissons aucune crainte sur les grands pays émergés. Je vais au Brésil depuis douze ans, en Colombie et en Thaïlande depuis des années aussi. Tous ces pays se sont transformés en profondeur. Finis les croissances volatiles, les inflations récurrentes, les Etats faibles... Je suis frappé, au Brésil par exemple, de la qualité de la classe dirigeante, très éduquée, qui se compare - parfois en mieux ! -aux élites européennes, ou encore de l’indépendance de la Banque centrale. On est aujourd’hui aux standards de la Vieille Europe, avec en prime, une croissance et des fondamentaux extrêmement puissants.
Envisagez-vous de pénétrer d’autres marchés émergents, et notamment la Chine ?
Il ne faut rien s’interdire ! Notre stratégie est de pénétrer des marchés où la distribution est peu organisée, où il y a une loi, un droit de la propriété, où l’Etat est suffisamment structuré ; etc. L’autre critère auquel nous sommes attentifs, c’est la taille du marché et sa croissance.
De ce point de vue, ma conviction est que nous sommes entrés dans un monde où le poids économique et politique d’un pays sera de plus en plus proportionné à son poids démographique. La mondialisation et le développement des technologies favorisent ce mouvement.
Vous avez récemment affirmé que le commerce de proximité était l’une de vos priorités stratégiques. Vous ne croyez plus à l’hypermarché ?
Le consommateur découvre toujours la distribution moderne par l’hypermarché. Ce fut le cas chez nous il y a cinquante ans. C’est le cas aujourd’hui dans les pays émergents dans lesquels nous sommes implantés. Au Vietnam, par exemple, chaque ouverture d’hyper est une fête.
Dans la distribution, l’hyper c’est le format de combat. Celui qui permet d’occuper le terrain et de générer la puissance d’achat. Mais ensuite vient le temps du supermarché et du commerce de proximité. Le Brésil et la Thaïlande sont en train de franchir cette étape. Dans les pays mûrs, l’hypermarché ne répond plus forcément à ce que recherche le consommateur. Combien de Français achètent encore le gros électroménager en hyper alors qu’il y a trente ans c’était monnaie courante ?
Pourquoi ce désamour ?
Plusieurs facteurs concourent à ce phénomène. D’abord, la concurrence des enseignes spécialisées. Ensuite, le vieillissement de la population et la multiplication des foyers unipersonnels. Une personne âgée ira moins volontiers en hyper qu’une famille jeune avec des enfants. En outre, la crise économique favorise le commerce de proximité. Le panier moyen d’un « convenience store » est de 8 à 12 euros, contre 50 euros dans un hyper. Avec la proximité, les consommateurs peuvent arbitrer tous les jours leur consommation. Enfin, la hausse du prix de l’essence annihile une partie de l’attrait tarifaire des hypermarchés.
Au-delà de ces explications structurelles, je crois moins au grand hyper, qui offre une mauvaise rentabilité des capitaux investis (sauf site exceptionnel), qu’au petit hyper, de 5.000 à 6.000 m2, essentiellement alimentaire. C’est la raison pour laquelle chaque année nous réduisons la surface de vente de certains magasins à hauteur de 1 % du parc en moyenne chaque année, pour basculer les mètres carrés au profit des galeries marchandes, dont nous avons la propriété et que nous gérons.
Quel sera le modèle gagnant des prochaines années ?
Il n’y en a pas un, mais plusieurs et l’innovation est un facteur clef de succès. En France, nous croyons à une segmentation fine de la clientèle - le commerce de précision -qui nous permet de répondre avec nos différents formats aux différents besoins des clients. Plus globalement, en France, le commerce alimentaire évolue dans deux directions : la proximité et le « hard discount ». L’appétit pour le commerce de proximité est la conséquence d’une évolution à la japonaise de la société, c’est-à-dire son vieillissement. Ce phénomène a commencé à Paris, mais il concerne désormais tout le territoire.
Nous constatons que dans une ville, il faut deux ou trois ans pour éduquer le consommateur et le convaincre de préférer la proximité. C’est le cas à Lyon. Ce le sera demain à Toulouse ou Bordeaux. Beaucoup de nos concurrents s’y mettent aujourd’hui. Mais c’est un métier qui exige un grand savoir-faire, notamment en termes de logistique. Au total, nous gérons près de 8.000 sites de proximité ! Dans le non-alimentaire, les choses sont différentes. Je suis convaincu que le grand gagnant sera l’e-commerce, où nous sommes leader avec Cdiscount.
Justement, n’avez-vous pas atteint les limites du modèle à Paris ?
Nous réfutons les calculs de l’Atelier parisien d’urbanisme qui nous créditent de parts de marché en additionnant des surfaces de vente en lieu et place de chiffres d’affaires rapportés au véritable marché parisien. L’Apur ne prend pas en compte les hypermarchés de la petite couronne (40 % de leurs clients sont parisiens) ni les multiples marchés, commerces de bouche et enseignes spécialisées de la capitale.
Rappelons, par ailleurs, que le marché parisien est totalement ouvert. La plupart des magasins qui ouvrent occupent une surface inférieure à 1.000 m² et n’ont donc pas besoin d’autorisation. Les prix du foncier sont les mêmes pour tous. J’observe, enfin, que tous les jours nos concurrents ouvrent des points de vente dans la capitale. Notre succès est lié au fait que nous proposons, depuis longtemps, une vraie réponse aux attentes des consommateurs parisiens
Vous dites que le « hard discount » devrait se développer, mais il a perdu des parts de marché récemment...
Il peut y avoir des changements de rythme dans l’évolution du « hard discount », liés notamment aux « bouffées » promotionnelles des hypers. Mais la tendance de long terme est claire. Dans la durée, le « hard discount » gagne des parts de marché par l’ouverture de nouveaux points de vente, mais aussi par le développement de l’offre au consommateur de produits de qualité « au juste prix ». Souvenez-vous qu’en Allemagne (le pays le plus équipé en mètres carrés alimentaires en Europe), la part du « hard discount » atteint près de 50 %.
© Philippe Bertrand, Antoine Boudet et François Vidal / Les Echos / 2011



